Libraires 8.

par (Libraire)
24 mai 2021

Le choeur des femmes

À l’origine de ce roman graphique, il y a une œuvre magistrale du romancier/médecin Martin Winckler, magnifiquement féministe, au sens le moins politique et le plus humain du terme.

L’une des plus belles idées du roman (et il en regorge), c’est de laisser croire au lecteur que Jean, qui raconte l’histoire à la première personne, est un homme. Ou, plus exactement, d’écrire en évitant toute forme de féminin dans la grammaire du texte (notamment, dans le piège du masculin imposé du terme « médecin ») afin d’empêcher le lecteur de relever des indices sur la véritable identité de Jean. Car Jean est une femme, Jean comme Norma « Jean » Baker, et non comme « Jean » de la Fontaine.
Et c’est un véritable coup de génie de bouleverser ainsi la perception du lecteur, au bout de plus de cent pages, en l’obligeant à repenser toute sa lecture et à faire face à sa propre représentation du médecin.

Mais comment adapter cette idée de pure littérature dans un roman graphique ?

Eh bien, Aude Mermilliod relève le défi dès son illustration de couverture : le personnage de Jean, androgyne (androjean ?), cheveux courts et visage rond, y apparaît dans une posture énigmatique, comme si elle s’interrogeait sur son propre corps, ou comme si elle en faisait don. Et sous sa blouse grande ouverte, le blanc asexué renforce cette impression de mystère, de secret et de quête de soi.

Puis, dans les pages, en dessin et en mots, tout le bouleversant du roman de Martin Winckler, est là : les voix, les corps et les cœurs de ces femmes de tous âges, femme ou fille, mère ou adolescente, leurs douleurs, leurs bonheurs, leurs errances, leurs hésitations, leurs choix, leurs doutes, leurs erreurs, leurs courages, leurs beautés, leurs laideurs, bref leurs humanités.